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communiqués ASA
Sarkis Shahinian à Oskar Freysinger
09 mars 2014

A M. Oskar Freysinger - Ref. Votre blog (i)

Vos propos sont irresponsables et confus et vous les avez tenus à un moment particulièrement mal choisi. De plus, ils sont offensants pour la mémoire des Suisses d'origine arménienne, pour celle de tous les Arméniens du monde, et au-delà, pour celle de toutes les victimes de crimes contre l'humanité. Sous couvert du débat démocratique auquel vous invitent vos responsabilités de Conseiller d'État du Valais et de Conseiller national, vous ne vous livrez qu'à une décevante tentative de récupération politique.

Il ne sert à rien de clamer que vos propos ont été  manipulés, que des media ont cru bon de les biaiser, si dans la phrase qui suit, vous écrivez que vous auriez dû vous abstenir lors du vote au parlement Suisse. Le vote (ii) du Postulat de Jean Claude Vaudroz, repris par Dominique Buman, adopté le 16 décembre 2003, exemplaire de l'indépendance et des autres valeurs de la Suisse auxquelles vous souscriviez à l'époque, ne laisse aucun doute sur la réalité des faits concernés par le postulat. Je m'interroge sur les raisons qui vous font aujourd'hui tourner le dos aux convictions qui étaient alors les vôtres.

Contrairement à ce que vous écrivez dans votre blog, vos déclarations à Fatma Sahindal du quotidien Aydinlik(iii), n'ont pas été déformées. Le journal auquel vous avez donné cet entretien est l' organe du parti de l'extrême gauche nationaliste des Travailleurs Turcs, jamais représenté au parlement turc, créé et présidé par le président du comité " Talaat Pacha " (du nom du principal responsable du Génocide des Arméniens) Dogu Perincek, puis purge en Turquie une peine de prison de 30 ans dans le cadre du procès de l'organisation terroriste Ergenekon. Le nom de cette organisation a été souvent cité dans la presse et au cours du procès des assassins du journaliste Arménien de nationalité turque Hrant Dink.

Reprenant complaisamment dans votre blog les mêmes arguments de haine et racistes développés par ce personnage, vous appelez vous même à la haine et au racisme.

1. Vous posez la question en anglais : " était-ce un génocide comme les Arméniens le disent ou des massacres réciproques ?  On ne peut évidemment pas le savoir ". Vous affirmez ensuite :  " Il revient aux historiens de le dire ".  Ce n'est pas exact : les faits une fois établis par les historiens, il revient aux juristes de les qualifier de génocide, un concept qui passe ensuite dans les critères politiques comme c'est le cas par exemple, de l'adhésion d'un pays à la Convention de l'ONU sur le Génocide ou de l'adoption du Statut de Rome sur les règles de la Cour Pénale Internationale.

Cette décision de la Cour Européenne des Droits de l'Homme du 17 décembre 2013 dans l'affaire Perincek soulève une question grave sur l'interprétation de la Convention Européenne des Droits de l'Homme. C'est en cela qu'il faut absolument demander en Grande Chambre le réexamen de l'affaire  Perincek c. Suisse.
Vous dites plus loin, en anglais " J'ai du dire oui dans le passé à la décision de reconnaissance du Génocide arménien…J'ai plus tard réalisé que j'avais dit oui à une information superficielle fondée sur des ouï-dire ". Ramener au rang d'une chose fondée sur des ouï-dire, un concept que son créateur lui-même a dit avoir créé en pensant au sort des Arméniens,  ou des événements qualifiés le 24 mai 1915 de crimes contre l'humanité par la France, la Grande Bretagne et la Russie dans une note à la Turquie, est particulièrement insultant pour les victimes et affligeant pour leurs descendants. Vous m'aviez assuré, à l'époque  du vote du postulat, qu'à vos yeux le Génocide arménien était un fait connu et reconnu, enraciné dans la culture universelle. C'est grâce à vous d'ailleurs que j'ai découvert les bandes dessinées de Fleury Nadal et du Décalogue, consacrés au Génocide arménien.

2. Comment pouvez-vous faire croire que l'intellectuel que vous êtes, enseignant d'une école supérieure,  ait pu donner sa voix sur la base d'une " impression générale ", alors que vous avez à votre disposition toutes les sources historiques fiables? Votre reculade n'en est que plus ridicule et indigne.

3. Avec les restrictions de l'alinéa 2 de l'article 10 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme, la libre expression est totale en Suisse.

De façon incompréhensible, la Deuxième Chambre Cour Européenne des Droits de l'Homme n'en a pas tenu compte. Contrairement à ce que vous affirmez, Dogu Perincek n'est pas historien. Il est titulaire d'un doctorat en droit reçu en Allemagne. Il ne s'est nullement "  penché "  sur la question arménienne; il est venu en Suisse avec la seule intention de provoquer, de nier et de perturber la paix publique. Il a répondu au procureur que même si une commission d'experts neutre décidait de qualifier de Génocide le sort subi par les Arméniens, il continuerait à nier les faits. Une preuve de plus, s'il en fallait, que la justice suisse, en trois degrés de jugement, a eu raison de le condamner.

4.  « Tout cela ne saurait faire oublier qu’en 1915 de nombreux Arméniens ont subi des horreurs innommables et ne remet absolument pas en question les souffrances vécues », dites-vous et c'est pourtant ce que vous faites. Vos propos tendent à relativiser, délibérément, le génocide de 1915.

5. La commission d'historien que vous évoquez n'aura pas lieu. Le monde entier a pu constater que les protocoles de Zurich ont été torpillés par la Turquie, qui a prétendu y mettre des préalables. En outre, il ya très longtemps que les historiens ont tranché : il s'agit d'un génocide.

6. En affirmant que seuls vingt pays ont reconnu le Génocide arménien, vous reprenez un argument soutenu par la Turquie, un état, d'ailleurs le seul, activement négationniste .

7. La liberté d'expression n'est pas le critère absolu et définitif de l'état de droit; selon le diplomate Stéphane Hessel, " la liberté d'expression est plus importante que jamais, mais elle ne peut signifier parler contre les valeurs universelles et démocratiques ".  Parmi ces valeurs, le respect de la dignité humaine occupe une place importante.

Vous pouvez encore, avec courage et dignité, reconnaître publiquement votre erreur en revenant sur vos déclarations.

C'est en tous cas ce que nous espérons.

Sarkis Shahinian
Président d'honneur de l'Association Suisse-Arménie
Secrétaire général du Groupe Parlementaire Suisse-Arménie

(i) http://ofreysinger.ch/59-armenie
(ii) http://www.parlament.ch/f/suche/Pages/geschaefte.aspx?gesch_id=20023069
(iii) http://www.aydinlikdaily.com/Swiss-Politician-Freysinger-on-Armenian-Question-1909